Gartner nous dit que 20 % des organisations vont utiliser l’IA pour virer plus de la moitié de leur management intermédiaire d’ici fin 2026. En face, Sam Altman déclarait à Sydney le 26 mai qu’il était “content de s’être trompé” — l’apocalypse emploi qu’il annonçait, ben finalement, elle n’a pas eu lieu.

Les deux ont raison. Et les deux passent à côté du sujet.

L’IA ne supprime pas massivement les postes. Elle supprime les étages. Elle redessine l’organigramme sans que personne ait validé le plan. Et ça, on ne le verra pas dans les résultats trimestriels de 2026 — on le verra quand les organisations ne tourneront plus en 2032.

Prenez un truc tout bête : les comptes-rendus de réunion. Avec l’IA, c’est devenu trivial d’en générer un à chaque réunion. Sans l’IA, soyons honnêtes — on n’en faisait presque jamais. À court terme, c’est génial. À moyen terme, on en produit tellement qu’on se demande : qui va les lire ? Une autre IA ? Et à long terme, posez-vous la question autrement. Si une bonne partie de votre job consiste à organiser des comités de suivi, animer des réunions, synthétiser les décisions — et que tout ça se retrouve automatisé à 50 % — vous faites quoi du temps libéré ? Pour certains, c’est une opportunité. Pour d’autres, c’est une angoisse très concrète. Et personne ne leur a donné la réponse.

Le pipeline cassé

Les profils juniors disparaissent. Pas par des licenciements — par un non-recrutement silencieux. Les offres entry-level en dev et data ont chuté de 67 % depuis 2022. La part des juniors et diplômés dans l’IT est passée de 15 % à 7 % en trois ans. Les diplômés en informatique ont un taux de chômage de 6,1 % — presque le double de la moyenne nationale américaine.

Le mécanisme, il est simple. L’IA crée ce que Mark Russinovich, CTO d’Azure, et Scott Hanselman, VP developer community chez Microsoft, appellent un “AI drag” sur les développeurs en début de carrière. L’IA booste les seniors, mais elle impose aux juniors un coût qu’on ne voit pas : ils n’ont pas le jugement pour vérifier ce que l’IA produit. Ils ne reconnaissent pas un sleep() balancé par un agent pour masquer un race condition. Ils ne voient pas qu’un code qui passe les tests va exploser en production. Résultat : embaucher un junior coûte plus cher qu’avant, pas moins. Et dans un monde optimisé au trimestre, le calcul est vite fait — on n’embauche pas.

Russinovich et Hanselman proposent un truc intéressant, emprunté à la médecine : le préceptorat. Un programme formel où les devs en début de carrière sont encadrés par des seniors dans des équipes produit réelles, avec l’apprentissage comme objectif organisationnel explicite — pas comme un effet secondaire du shipping. Ratio recommandé : 3 à 5 juniors par lead, selon la complexité. Ils le disent cash : “On doit continuer à embaucher des développeurs en début de carrière, accepter qu’ils réduisent temporairement la capacité, et concevoir délibérément des systèmes qui font de leur progression un objectif organisationnel.”

C’est lucide. C’est courageux. Et c’est quasi impossible à défendre devant un board qui regarde les résultats du Q3.

Parce que le préceptorat, c’est un investissement à cinq ans dans un monde qui raisonne à quatre-vingt-dix jours. Former un junior, c’est accepter de perdre en productivité maintenant pour avoir un senior dans cinq à dix ans. Et les marchés, ils ne récompensent pas la planification à dix ans — ils récompensent Oracle qui licencie 30 000 personnes et voit son cours monter le lendemain.

La bombe à retardement, elle est posée. Si le pipeline reste cassé, la pénurie de devs mid-level se fera sentir entre 2029 et 2033. Celle de seniors entre 2032 et 2036. Un senior ne tombe pas du ciel — c’est un ancien junior qui a passé dix ans à accumuler du jugement en production. Coupez l’entrée du pipeline et vous ne le verrez pas dans vos résultats trimestriels. Vous le verrez le jour où il n’y aura plus personne pour relire ce que l’IA produit.

Après, le remplacement pur et simple, ce n’est pas une fatalité. Regardez les radiologues. Quand l’IA de diagnostic d’images a explosé, tout le monde a prédit leur disparition — Geoffrey Hinton lui-même disait en 2016 qu’il fallait “arrêter de former des radiologues”. Dix ans plus tard, la radiologie est la deuxième spécialité médicale la mieux payée aux États-Unis, les places en résidence ont augmenté de 4 % en 2025, et les salaires ont bondi de 48 % en dix ans. Pourquoi ? Parce qu’un radiologue ne passe que 36 % de son temps à regarder des images. Le reste — communication clinique, enseignement, arbitrage diagnostique, contexte patient — c’est exactement ce que l’IA ne fait pas. Le métier n’a pas disparu. Il s’est recomposé autour de ce qui ne s’automatise pas.

Le middle management compressé

L’autre étage qui disparaît, c’est le management intermédiaire. Et là, c’est presque élégant — parce que le mécanisme a une vraie formalisation théorique.

Un papier de février 2026 sur arXiv, par Alex Farach — “AI as Coordination-Compressing Capital” — pose le cadre. Sa thèse : l’IA ne remplace pas les tâches des managers. Elle réduit le coût de coordination dans les organisations. Concrètement : quand un manager passe moins de temps à consolider des reportings, redistribuer l’info, synchroniser des équipes, son “span of control” — le nombre de personnes qu’il peut superviser — s’élargit mécaniquement. Et quand le span s’élargit, les couches hiérarchiques se compressent. C’est pas de la restructuration idéologique. C’est de la compression structurelle — ça se fait tout seul.

Le modèle est convaincant. Mais il a une limite que l’organigramme ne montre pas.

Gallup a étudié plus de 200 000 équipes. L’engagement des managers et de leurs équipes atteint un pic à 8-9 directs, puis décline. Au-delà de 10, la qualité des interactions individuelles chute. L’IA peut automatiser le reporting, le scheduling, le suivi de perf. Mais elle ne peut pas lire les signaux faibles d’un collaborateur en difficulté. Elle ne peut pas arbitrer un conflit de priorités entre deux sous-équipes. Elle ne peut pas poser la question “ça va ?” et entendre ce que la réponse ne dit pas.

Lepaya documente ce qu’ils appellent “The Great Flattening” : 37 % des employés dans les organisations aplaties se disent “sans direction”. Près de la moitié des dirigeants seniors doutent de leur capacité à absorber les responsabilités supplémentaires. On supprime le management intermédiaire parce que l’IA fait mieux le boulot de coordination. Sauf que le management intermédiaire, il ne faisait pas que de la coordination.

Le manager qui reste dans une orga post-compression, c’est plus un relais d’information — c’est un arbitre de jugement. Quelqu’un qui sait quand déléguer à l’IA et quand intervenir en personne. Qui sait quand un livrable impeccable cache un raisonnement faux. Qui sait quand l’équipe a besoin d’un coaching, pas d’un dashboard. Ce profil, il existe. Mais c’est le profil le plus rare, pas le plus courant. Et en supprimant les couches intermédiaires, on supprime aussi l’endroit où ces profils se formaient.

Le “regime fork” — la vraie question

Farach introduit un concept qui vaut le détour : le “regime fork”. Selon que l’IA de coordination profite à tout le monde de manière équivalente ou qu’elle amplifie surtout les meilleurs, on atterrit dans deux mondes très différents.

Premier cas — ce qu’il appelle “l’infrastructure générale” — l’IA compresse les coûts de coordination pour tout le monde. Les hiérarchies s’aplatissent, les gains se diffusent, les inégalités restent contenues. C’est le scénario sympa.

Deuxième cas — la “complémentarité élitiste” — l’IA amplifie ceux qui savent déjà orchestrer. Les meilleurs managers absorbent des équipes de plus en plus larges. Les autres deviennent redondants. Les superstars émergent — et le reste de l’organisation se retrouve dans un no man’s land entre l’exécution automatisée et la décision stratégique.

Et le truc, c’est que ce qui détermine dans quel monde on atterrit, c’est pas la technologie. C’est : qui a accès aux outils de coordination IA ? Qui est formé à les utiliser ? Qui a le droit, dans l’organisation, d’orchestrer des agents ? C’est un choix de politique d’entreprise, pas de stack technique. Et c’est un choix que la plupart des organisations font par défaut — c’est-à-dire en ne le faisant pas.

Ce que ça veut dire

On ne va pas se mentir : il ne s’agit pas de freiner l’IA. Le train est parti. Il s’agit de regarder ce qu’elle déplace.

Quand une organisation aborde l’IA d’abord par l’automatisation — remplacer des tâches, compresser des étages, réduire des coûts — elle obtient des gains immédiats. Mais elle amplifie aussi, chez ceux qui restent, l’inquiétude d’être les prochains. Et une organisation où les gens ont peur, elle n’innove pas. Elle se protège.

L’idée, c’est pas de renoncer à l’automatisation. C’est de l’accompagner d’une vraie réflexion sur ce que ça change dans les équipes. Qui fait quoi demain, si la moitié de ses tâches sont prises en charge par un agent ? Quel rôle pour le manager intermédiaire quand la coordination est automatisée mais que le coaching ne l’est pas ? Comment on forme la prochaine génération de seniors si on n’embauche plus de juniors ?

Ce sont des questions d’organisation, pas de technologie. Et ce sont les boîtes qui y réfléchissent le plus tôt — pas forcément le plus vite, mais le plus délibérément — qui seront les mieux armées dans cinq ans.

L’organigramme, c’est pas un artefact administratif. C’est le reflet des choix qu’une organisation fait sur qui apprend, qui décide, et qui reste. L’IA rend ces choix visibles plus vite qu’avant. Autant les faire en connaissance de cause.


Sources

  • Russinovich & Hanselman, “Early-in-Career Developers in the Age of Agentic AI”, Communications of the ACM , avril 2026 — InfoQ

  • Farach, “AI as Coordination-Compressing Capital: Task Reallocation, Organizational Redesign, and the Regime Fork”, arXiv, février 2026 — arXiv

  • Gartner, “Strategic Predictions for 2026” — Gartner

  • Gallup, “Span of Control: What’s the Optimal Team Size for Managers?” — Gallup

  • Lepaya, “The Great Flattening: Middle Management Cuts in the AI Era” — Lepaya

  • Fortune, “AI won’t kill your job — it will kill the path to your first one” — Fortune

  • Altman à Sydney, 26 mai 2026 — Euronews

  • Fortune, “A decade after the ‘Godfather of AI’ said radiologists were obsolete…” — Fortune

  • Works in Progress, “AI isn’t replacing radiologists” — Works in Progress

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Post co-généré avec Claude